24 Heures

25.02.2008

Présidentielles: peut-on gouverner la Russie à deux?

 


 

 

A part les pitreries et les coups de provoc’ de Vladimir Jirinovski à la TV (http://www.youtube.com/watch?v=VGV25M2kpfM à regarder jusqu’à la fin pour comprendre que l’on peut faire plus fort que Nicolas Sarkozy dans le dérapage), la campagne électorale qui se termine en Russie n’offre rien de spécialement excitant. Les jeux sont faits et la victoire au premier tour de Dmitri Medvedev peut être considérée comme acquise.
Tout est dit ? Pas du tout, car les inconnues qui subsistent concernant cette élection touchent précisément au cœur de cette opération de succession.
L’interrogation la plus immédiate tient au résultat qu’obtiendra Medvedev. Les sondages les plus récents révèlent surtout du flou mêlé à un brin d’indifférence. Ces dernières semaines, le candidat officiel est ainsi crédité de 49 à 82% des intentions de vote selon les sondages : le moins que l’on puisse dire est que la marge est considérable. On peut bien sûr y lire la traditionnelle incertitude liée aux élections jouées d’avance : l’électorat ne se mobilise pas facilement, encore moins lorsqu’on lui demande comme ici de témoigner sa fidélité par le biais d’un candidat par procuration. Les experts du Kremlin l’ont compris et battent le rappel depuis plusieurs jours pour éviter toute mauvaise surprise. Dans cet exercice ils peuvent compter sur l’engagement des gouverneurs, dont le maintien à leur poste dépend désormais du nouveau président, et qui auront donc à cœur de prouver leur efficacité dans la région dont ils ont la charge.
Mais ensuite ? Le nouveau président sera-t-il élu par 51, 65 ou 80% des citoyens ? Ce n’est pas tout à fait indifférent. Vladimir Poutine l’avait emporté par 52.3% lors de sa première élection en 2000, puis par 71.3% en 2004 pour son second mandat. Enfin, lors des dernières élections parlementaires, transformées en quasi plébiscite pour Vladimir Poutine, le parti présidentiel avait obtenu 63% des suffrages. Tous ces chiffres font maintenant référence : à Moscou, nombreux sont les observateurs à juger qu’un résultat inférieur à 55-60% serait interprété comme un signe de faiblesse. De leur point de vue, Dmitri Medvedev est le porte-drapeau du régime, il ne saurait concéder une victoire trop étriquée.
Mais un triomphe serait tout aussi problématique. Certes, le régime pourrait s’enorgueillir d’une nouvelle preuve de sa popularité et de la volonté déterminée des Russes de s’acheter une nouvelle tranche de stabilité. Mais Vladimir Poutine est-il vraiment désireux de se faire dépasser immédiatement au classement historique de l’élection ? Si Dmitri Medvedev venait par exemple à frôler les 80%, ne serait-ce pas là un crédit trop important apporté par l’électorat à la personne et à l’autonomie du nouveau président ? Et son autorité sur l’Etat ne serait elle pas amplifiée au-delà des attentes de Vladimir Poutine ?
Ce seul doute souligne déjà la principale difficulté qui attend le nouveau président : diriger à deux un pays n’est jamais une tâche aisée. Mais quand il s’agit de la Russie, un Etat gigantesque, traditionnellement centralisé, dont les institutions sont encore fragiles, c’est un pari périlleux. Et le mandat en duo qu’annoncent Dmitri Medvedev à la présidence et Vladimir Poutine au poste de premier ministre sera un exercice à très haut risque.
On peut en effet gloser tant qu’on veut : la Constitution russe est limpide sur l’attribution des pouvoirs à la tête de l’Etat et en concentre l’essentiel entre les mains du président. C’est lui par exemple qui dirige la politique étrangère et domestique, il est le commandant en chef des forces armées, il nomme le premier ministre et les autres membres du gouvernement fédéral, c’est à lui que rapportent directement les responsables de tous les services de renseignement, les ministres des Affaires étrangères, de la Défense, de la Justice et des situations d’urgence. C’est lui encore qui désigne et licencie les gouverneurs ou contrôle la toute puissante administration présidentielle, et la liste est loin d’être close. Le premier ministre, dans ce système, est conçu comme le responsable principal de la politique économique, de la gestion du pays et de l’exécution des tâches assignées par la présidence.
Vladimir Poutine est un homme prévoyant qui aime les scénarii aux multiples options. Celui qu’il a choisi a l’avantage de lui donner un maximum de garanties théoriques et juridiques. A la tête de la plus grande fraction parlementaire de la Douma, il contrôle personnellement la majorité constitutionnelle des deux tiers. A ce titre, il peut théoriquement déclencher une procédure d’impeachment contre un président dont il perdrait le contrôle et qui n’en ferait soudain qu’à sa tête. En revanche, cette même majorité empêcherait le président de destituer le premier ministre Poutine. Une telle décision, comme la nomination d’un remplaçant au poste de premier ministre doit en effet être validée par la Douma. Le tout est donc soigneusement verrouillé, et un scénario de crise est même prévu : en cas de démission du président, c’est le premier ministre qui reprend le poste ad interim. Et rien n’interdirait plus à Vladimir Poutine de se représenter ensuite à un troisième mandat.
Sur le papier, le mécanisme de succession et d’institutionnalisation auquel le régime aspire tant est donc parfaitement huilé. Pour parfaire le tout, Vladimir Poutine a pris soin de choisir pour successeur celui des candidats dont les liens avec l’univers des renseignements et des forces de l’ordre sont les plus ténus. Il peut compter enfin sur une grande complicité avec le nouveau président. De ce point de vue, les relations entre Poutine et Medvedev ont fait leurs preuves durant plus de quinze ans, et on peut croire sur parole Dmitri Medvedev lorsqu’il se présente comme le fils, plutôt que comme le successeur de Poutine. Là n’est pas le problème. La difficulté est à la fois plus sournoise et plus prosaïque, elle se niche dans le fonctionnement quotidien des institutions. Le diable est dans les détails : des courtisans qui jouent à opposer les deux branches de l’exécutif, des consultations impossibles à opérer en temps réel, des cotes de popularité qui divergent en fonction des événements, des flux d’information qui tendent à privilégier un pouvoir au détriment de l’autre. Les aventures du couple Sarko-Fillon, aux règles du jeu pourtant taillées dans le marbre de la République, montrent bien la vulnérabilité des fidélités personnelles à cet échelon du pouvoir. Les malentendus se transforment rapidement en  frustrations qui elles-mêmes ne tardent pas à devenir des rivalités. Lors de sa dernière conférence de presse, Vladimir Poutine dont le self-contrôle est pourtant légendaire a ainsi laissé échapper une curieuse remarque : interrogé sur l’aménagement de son futur bureau de premier ministre et sur le portrait qu’il entendait y suspendre, Vladimir Poutine a eu cette réponse agacée : « je n’ai pas besoin de suspendre un portrait pour construire mes relations avec Dmitri Medvedev s’il est élu président ».  Cette étrange sortie a été présentée comme la volonté de rompre avec la tradition bureaucratique. Tiens donc.

 (Retrouvez cette chronique aussi sur Nasha Gazeta www.nashagazeta.ch/blogs/post/89)

 

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