11.06.2008
Medvedev au pouvoir : qui a dit que rien ne bougeait?
Il y a comme de la surprise dans l’air. Les observateurs politiques du Kremlin, et parmi eux certains des plus critiques et des plus sceptiques, tels que l’ex-journaliste vedette de NTV Evgueni Kisselev, commencent à s’interroger : depuis un mois à peine qu’il a pris son poste, Dimitri Medvedev n’a pas l’air de se contenter du rôle de figurant ou de marionnette. Chaque jour ou presque apporte sa petite surprise à Moscou. Peu à peu de discrets petits signes viennent accompagner les discours : autant d’indices que la classe politique russe tente de décrypter.
Premier front : la corruption. Dès sa campagne électorale dans les provinces, Dimitri Medvedev avait annoncé la couleur : le nouveau président ferait de l’établissement d’un Etat de droit et, selon sa formule préférée, de « la lutte contre le nihilisme légal » sa priorité personnelle. Très franchement, cette déclaration d’intention n’a dès l’abord pas beaucoup ému les esprits. Pour qui parle aux électeurs dans cette partie du monde, la lutte contre la corruption et les vœux pie en faveur de l’indépendance des tribunaux font partie depuis belle lurette des refrains convenus. Que Dimitri Medvedev l’entonne à son tour n’avait rien de surprenant : juriste, fils de juriste, pétersbourgeois issu de l’intelligentsia urbaine, il aurait même été surprenant que le candidat ne rompe pas une lance dans cette direction. Mais critiquer la corruption est un exercice aisé et souvent gratuit. Tenter de la combattre sérieusement ou, plus difficile encore, de fonder les principes d’un Etat de droit en Russie est une autre paire de manches. La meilleure volonté du monde, à supposer qu’elle existe ne suffit pas. Et renverser la logique historique qui, dans ce pays, a constamment reposé sur la confusion des pouvoirs, ne se décrète pas non plus par oukaze. Contrairement à la société occidentale, où des concurrences séculaires, par exemple entre droits municipaux, droit d’Empire et droit canon, ont lentement instauré la séparation des pouvoirs et des institutions, en Russie les principaux pouvoirs ont toujours été détenus par les mêmes mains : les tsars déjà étaient à la fois chefs de l’armée, chefs du gouvernement, chefs de l’Eglise, juges suprêmes et principaux propriétaires fonciers. L’héritage est pesant et ne s’est pas allégé à l’époque soviétique. On comprend que les Russes soient sceptiques quant à pareil changement.
Tant, donc, que Dimitri Medvedev a répété que l’indépendance des tribunaux était primordiale, que la corruption était une calamité et qu’il fallait y remédier, les discours sont tombés dans des oreilles distraites. Une première surprise est apparue le 12 mai, quatre jours seulement après la prise de mandat par le nouveau président, quand la Cour Suprême a demandé la suspension de la présidente de la Cour d’arbitrage de Moscou, officiellement soupçonnée de corruption passive dans des affaires immobilières. Trois jours plus tard, dans une autre affaire largement médiatisée parce qu’elle met en scène un célèbre journaliste de TV, une autre juge, vice-présidente de la Cour fédérale d’arbitrage, est venue à la barre expliquer qu’elle avait effectivement été en 2005 victime de pressions de la part d’un haut fonctionnaire du Kremlin et que ce dernier l’avait menacée de lui faire perdre son poste si elle ne jugeait pas dans la direction prescrite. Le 27 mai ensuite, la Cour constitutionnelle de Russie a mis un terme à toutes les poursuites engagées depuis quelques mois contre une grande figure médiatique du pays.
Si ce sont des coincidences, disons qu’elles tombent à pic. Qui peut croire qu’une représentante de la magistrature la plus élevée du pays peut dénoncer des pressions exercées sur elle par le Kremlin sans en avoir averti ce dernier ? D’autant que parallèlement, depuis quelques semaines, à chaque occasion qui lui était donnée, le nouveau président a répété qu’il fallait désormais « protéger les medias contre les pressions de l’appareil administratif », « défendre la liberté des medias », « mener à leur terme toutes les enquêtes conduites suite aux meurtres ou aux attaques contres des journalistes », « poursuivre les réformes judiciaires » et « assurer l’indépendance des tribunaux contre les pressions, le versement de pots-de-vins et certains coups de téléphone dont tout le monde sait qu’ils existent ».
Propagande ? Dans ce cas le souci des apparences va assez loin. Le 3 juin en effet, le président a fait savoir à la Douma que les nouvelles limitations prévues contre la presse dans un projet de loi ne lui paraissaient nullement nécessaires. Les modifications prévues ont aussitôt été retirées de l’ordre du jour. Dans le même sens, mais sur un terrain plus économique, le parlement s’apprête à réduire la portée de la loi sur les ressources stratégiques, pourtant toute récente, qui prévoit de limiter l’accès des investisseurs étrangers aux secteurs sensibles de l’économie russe. La liste (qui comprend d’ailleurs également les medias) est trop longue, fait savoir le gouvernement. Un peu plus d’ouverture ne serait pas inutile. L’intéressant ici, est que l’initiative ne vient pas du président, mais du premier ministre, un certain Vladimir Poutine.
D’autres petits signes annoncent des changements. Côté diplomatie par exemple : à Berlin, Dimitri Medvedev vient de proposer aux Européens un nouveau traité, englobant toutes les composantes de la sécurité sur le continent. Après les éclats sur l’élargissement de l’OTAN ou la suspension du traité sur les forces conventionnelles, c’est une intéressante manière de voir les choses. En matière d’environnement également, le gouvernement russe vient de faire un brusque virage en annonçant qu’il ferait désormais de l’application des protocoles de Kyoto une de ses priorités internes. Quant à la Défense, on n’est pas en reste : le chef d’état-major général Yuri Baluyevski a été limogé en fin de semaine dernière par le président. On reprochait au plus haut-gradé des militaires son attitude franchement réfractaire envers les réformes de l’armée. Mais les Européens peuvent aussi se souvenir que Yuri Baluyevski est l’homme qui aime tant vitupérer et menacer l’Europe en public. Après le déplacement forcé de tous les « faucons », les fameux « silovikis » partisans d’une politique de force vers des postes moins influents lors de la formation du nouveau gouvernement, c’est un autre indice du jeu en cours.
Rien ne change à Moscou ? Il devient difficile de le prétendre. En janvier 2000, Vladimir Poutine alors candidat ultra favori à la présidence avait publié son programme dans un document intitulé « La Russie au seuil du Millénaire ». Confits dans leurs certitudes, les experts et journalistes étrangers avaient préféré l’ignorer, avant de s’apercevoir huit ans plus tard que tout ou presque avait été annoncé dans le programme. Evitons de commettre la même erreur : La Russie s’est remise en marche, le régime russe se recompose, le président parle. Il s’agit de redoubler d’attention.
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