06.09.2008
Russie-Géorgie: que cache la bataille pour le Caucase?

1/Qui est responsable de la brusque dégradation de la situation dans le Caucase?
En lançant l’offensive sur l’Ossétie du Sud, le président géorgien Mikhail Saakashvili a pris une très lourde responsabilité. Le gouvernement géorgien a pris conscience que le statu quo ne lui était pas favorable, que le temps jouait contre lui, que la décision occidentale de reconnaître le Kosovo lui rendrait la tâche encore plus difficile à l’avenir, et qu’enfin un changement prochain à la Maison-Blanche pourrait définitivement lui interdire toute option armée. Il est possible aussi que les conseillers militaires américains sur place aient choisi de ne pas freiner le président géorgien. Mais en tentant un coup de force, Mikhail Saakashvili a détruit pour longtemps toute possibilité de solution dans cette région. La haine, la méfiance sont désormais installées solidement de part et d’autre. C’est un nouveau Karabakh. Il y avait pourtant encore un faible espoir de trouver d’autres issues. Ces espoirs sont quasiment anéantis pour les années à venir.
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2/Pourquoi les médias occidentaux ont-ils réagi si violemment?
La vérité est la première victime d’une guerre disent les journalistes. Ce fut aussi le cas ici. La plupart des médias européens et américains ignorent tout ou presque du Caucase. Il est frappant de constater par exemple que la réalité et l’identité des minorités ossètes, leur histoire et leurs revendications, ont complètement été ignorées. Personne ne sait en Occident qui sont les Ossètes et les gens sont surpris d’apprendre que ce ne sont pas des montagnards sauvages et des mercenaires au service de la Russie, mais que le célèbre Valeri Gergiev par exemple, est un Ossète. Cette ignorance a été un terrain rêvé pour les exagérations, les peurs et les manipulations. Le président géorgien a profité de sa connaissance de l’anglais et du français pour organiser un véritable show dans les médias occidentaux afin de défendre sa version des faits. En revanche, durant les premiers jours, le président et le premier ministre russes n’ont pas été très présents. Et l’on n’a pas vu non plus Edouard Kokoity se précipiter à Genève pour plaider sa cause, comme il aurait dû le faire. Les premiers jours, le terrain médiatique a donc été complètement occupé par les arguments des Géorgiens. Enfin, le vieux réflexe de défense du petit David (géorgien) contre le grand Goliath (russe), classique dans la presse occidentale, a fonctionné dès que les troupes russes sont intervenues. Le résultat fut une version des faits très favorable à la Géorgie, et parfois outrageusement mensongère. Certaines chaînes de télévision américaines, certains journaux aussi, sont devenus de véritables instruments de propagande. En 25 ans de carrière, j’ai rarement vu cela. Mais après deux semaines, la grande majorité des médias a corrigé le tir. Les envoyés spéciaux, l’analyse des spécialistes de la région, les réactions des lecteurs aussi, ont rétabli une vision beaucoup plus honnête des faits et des conséquences. Dans mon pays par exemple, je ne crois pas du tout que l’opinion publique ait aujourd’hui une impression trompeuse des faits.
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3/La riposte russe était-elle disproportionnée?
La résistance apportée par l’armée géorgienne a été certainement très inférieure aux pronostics du gouvernement de Saakashvili. Dès lors, il est évident que la riposte russe ne rencontrerait pas d’obstacle. L’occupation de villes géorgiennes, la destruction de matériel militaire ou d’infrastructures par l’armée russe faisait visiblement partie d’une sorte de «punition» accomplie avec une rage qui semblait parfois voluptueuse. Il n’était pas difficile de deviner que les autorités russes cherchaient à humilier le régime géorgien. C’est cette impression qui a choqué l’opinion publique occidentale: un géant profitant de sa force pour accabler un fautif certes, mais un fautif bien faible. Les délais très longs entre les intentions annoncées par le président Medvedev et les actes sur le terrain ont encore aggravé cette impression de force brute et insensible. Quant à savoir si la réaction était disproportionnée, la question est très relative: au Liban ou en Serbie, les Israéliens ou les forces de l’OTAN n’ont pas hésité en d’autres périodes à infliger des «punitions» bien plus durables à leurs adversaires.
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4/La reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud par la Russie est-elle une bonne chose?
Non, elle ne fait que compliquer sérieusement les choses. Tout d’abord parce que cette reconnaissance, pour l’Ossétie du Sud en tout cas, ne règle rien du tout. Comment l’enclave ossète va-t-elle vivre en paix dans un environnement économique, culturel, historique étroitement lié à la Géorgie? Va-t-on entourer l’Ossétie d’un mur comme en Israël? Ce n’est pas très souhaitable. On peut craindre aussi que désormais toute la vie politique géorgienne se concentre sur la reconquête. Chaque candidat au pouvoir devra prouver qu’il veut la réunification. On favorise donc le maintien au pouvoir à Tbilissi des pires adversaires de la Russie, ce qui n’est certainement pas l’intérêt des deux pays. Enfin, l’indépendance n’est pas une solution viable à terme, il n’y a donc plus guère d’issue pour l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie qu’une union avec la Russie. Or cette solution représente un gros problème en droit international. La Russie ne sera pas soutenue, elle va s’isoler et perdre les alliés qu’elle avait gagnés grâce à sa position très logique sur le Kosovo. La situation précédente, avec une autonomie ossète et abkhaze sous protection russe paraissait beaucoup plus favorable à la Russie et permettait toutes sortes de développements où ses intérêts étaient préservés. Ici, la Russie est entrée dans une impasse.
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5/Le Caucase est-il l’unique enjeu de cet épisode guerrier?
Certainement pas. Et le fait précisément que la Russie ait reconnu les deux républiques séparatistes alors que ce n’était pas son intérêt le démontre. Le Kremlin a sans doute voulu montrer qu’il était prêt à l’usage de la force et à des actions radicales si certaines limites étaient franchies. En Géorgie, la limite à ne pas franchir était une prochaine adhésion à l’OTAN. C’est la même en Ukraine, qui est évidemment un enjeu encore beaucoup plus important. Le message russe aux Occidentaux paraît clair: ne faites pas entrer l’Ukraine dans l’OTAN parce que nous ne l’accepterons pas. En particulier, le statut de Sébastopol et de sa base est désormais un enjeu dangereux. Or en Occident, l’opinion ne sait pas grand-chose de l’Ukraine et de son histoire, elle ignore complètement par exemple le rôle de Sébastopol dans l’histoire russe, elle ne comprend pas que Sébastopol ne puisse en aucun cas aux yeux des Russes devenir la base navale d’une alliance comme l’OTAN. Cette ignorance est dangereuse. L’Ukraine pourrait être le prochain terrain d’affrontement entre Occident et Russie.
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6/Que cache cette nouvelle tension entre la Russie et l’Occident?
Au fond, il y a une évidence. La Russie et l’Union européenne partagent non seulement leur appartenance à un même continent et à son histoire, mais ils ont de très fortes complémentarités. La Russie a par exemple l’énergie dont l’Europe a besoin. L’Europe a les technologies dont la Russie a besoin. Entre vieux adversaires de la guerre froide, on pourrait imaginer de construire des liens d’interdépendance comme les fondateurs de l’Union européenne l’ont fait entre la France et l’Allemagne après la Seconde Guerre mondiale. Il n’y a rien de mieux qu’une mutuelle dépendance pour assurer une paix durable.
Ce scénario exige de la compréhension et des efforts à long terme. Il exige le respect de l’autre et la mise en place de valeurs communes. Jamais la majorité des Européens n’acceptera de dépendre complètement de la Russie et de son énergie s’ils n’ont pas confiance en la Russie et les valeurs de son système. A l’inverse, jamais les Russes n’accepteront de se lier à l’Europe (même sans entrer dans l’Union) si on ne leur donne pas la place qu’ils méritent. Cette interdépendance exige une politique d’échange, d’interdépendance, de libre circulation et de compréhension: c’est une voie que certains Etats européens imaginent volontiers. Mais un rapprochement russo-européen inquiète aussi pas mal de monde, c’est une perspective que combattent avec vigueur les forces atlantistes et certains milieux conservateurs américains qui veulent maintenir un Occident fort par-dessus l’Atlantique. Ces deux courants s’affrontent actuellement en Europe. Les premiers font de l’Union européenne un instrument de rapprochement et de coopération. Ils verraient volontiers l’Ukraine et la Géorgie se lier à l’Europe, mais sans adhérer à l’OTAN. Une neutralité de ce type existe déjà en Finlande par exemple. Les seconds en revanche privilégient l’OTAN comme synonyme de l’Occident, et cherchent à étendre son influence en Géorgie comme en Ukraine. Tout cela indique que la bataille n’est pas terminée.


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Commentaires
"4/La reconnaissance de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud par la Russie est-elle une bonne chose?
Non, elle ne fait que compliquer sérieusement les choses..."
Christian Zendeer, résident à Tbilissi, faisait remarquer que c'est Staline qui aurait fait rattacher l'Ossétie du sud à la Géorgie. Staline a la réputation d'avoir été un dictateur fou déplaçant les populations au gré de ses caprices.
Pour quoi ne pas admettre une réhabilitation des conditions de l'Ossétie ? Pourquoi les Jurassiens auraient le droit de former un canton en Suisse pour échapper aux décisions arbitraires du Congrès de Vienne 1815 et les Ossètes dev raient rester sous le joug des Géorgiens ?
Cette partie 4 de votre billet, par ailleurs remarquable, souffre d'être mieux étayée...
Ecrit par : Géo | 06.09.2008
Analyse remarquable en effet parce qu'elle prend en compte aussi bien les mentalités russe que géorgienne et les points de vue occidentaux sur le conflit. Il me semble cependant que vous avez omis une dimension essentielle : le pétrole (et le gaz). A regarder les cartes pertinentes, je constate que les forces russes se sont installées, sinon juste au dessus du pipeline qui traverse la Géorgie, du moins dans une position qui leur permettra de faire planer une ombre, voire de couper totalement cette voie essentielle d'approvisionnement de l'Occident.
Sur l'influence des Etats-Unis, j'irais même un peu plus loin : la volonté d'intégrer la Géorgie à l'Otan relève de cette manière outrancière de pousser son avantage juste un peu trop loin, de peindre le monde tel que Washington souhaite le voir pour agir ensuite en fonction de cette vision. Si Saakashvili a fait une erreur, l'administration Bush en a fait une plus grosse encore (une de plus).
Ecrit par : Rolin Wavre | 06.09.2008
Attention Mr Eric Hoesli
Bonjour Mr. Hoesli,
Nous organisons à Genève le 18 septembre prochain une conférence " Russia Hedge Funds 2008 " à laquelle participera le premier ministre de Géorgie.
En tant que Chairman de la conférence, je souhaites vous inviter à assister à la conférence.
N'hésitez-pas à mon contacter pour toute précision utile. Vous pouvez également vous rendre sur le site www.jetfin.com pour plus de renseignements.
Meilleures Salutations,
Pierre Lavaud
JetFin
0033 6 8219 3203
Ecrit par : pierre lavaud | 07.09.2008
En réponse à GEO: ai-je peur de la Russie ?
Dois-je avoir peur de la Russie quand elle menace d’utiliser l’arme nucléaire pour contrer l’installation d’un système anti-missile dans les pays baltes ? Dois-je avoir peur qu’Israel utilise ses armes nucléaires contre l’Iran au cas où ils décideraient d’agir contre les usines de combustible iraniennes ? Dois-je avoir peur qu’une faction politique pro-Taliban prenne le pouvoir au Pakistan, détenteur de l’arme nucléaire ? Dois-je avoir peur que des terroristes utilisent la bombe atomique du pauvre (dispersion d’isotopes radioactifs)?...La peur est mauvaise conseillère…Si l’on ne veut pas se retrouver dans une situation analogue à celle du 11 nov. 1983, où le monde s’est trouvé à 1h. de la guerre nucléaire entre l’OTAN et le Pacte de Varsovie, à cause de l’exercice militaire conjoint «Able Archer», interprété par les Russes comme une menace directe contre leur pays (http://www.bbc.co.uk/dna/h2g2/A19142200), il faut identifier les dangers potentiels, connaître le vrai visage et la force de son adversaire politique, et s’engager activement pour mettre en place les mécanismes et organes de prévention des crises, par le dialogue, mais d’égal à égal, sur la base des valeurs démocratiques véritables; appliquer la devise «Si vis pacem, para pacem» et non plus «para bellum». Dans ce contexte, le gouvernement russe montre le côté sombre de sa force. Exemple édifiant du nouveau style "Poutinevedev": Après de nombreuses critiques attaquant le contenu de son site web, la police politique de Poutine a fait assassiner le 17 août dernier Magomed Yevloyev, créateur d’un site internet critiquant la politique russe en Tchétchénie (www.ingushetiya.ru). /source : Vladimir Markin & Ruslan Kautiyev & Human Rights Watch Russie/.
A.Mauer
Ecrit par : A.Mauer | 07.09.2008
A M Maurer,
Absolument M Maurer la peur est mauvaise conseillère.
Par contre la connaissance, le respect de l'identité culturelle et des valeurs,mêmes très différentes, de l'autre sont indispensables pour pouvoir faire réellement connaissance et avoir un dialogue fructueux.
La Russie a menacé,franchement, récemment d'utiliser l'arme nucléaire ?
Ce qui je crois savoir (source :presse internationale) par contre c'est que les USA sont entrain de mettre en place des rampes de missiles ou antimissiles ( pourvu que ce ne soit que des antimissiles, les russes ne semblent pas convaincus... ils semblent avoir peurs...) à proximité des frontières de la Russie.En Pologne ça va se faire bientôt.
Curieusement ces systèmes de missiles sont là et pas ailleurs ! Les russes vont installer les leurs .
Pour communiquer fructueusement et inspirer confiance c'est un peu rude, ne trouvez-vous pas?
Vous parlez de l'exercice "able archer" de 1983 de l'Otan (dont j'ignorait l'existence). A l'époque c'était l'Union soviétique et l'Otan a été crée justement pour répondre à la menace représentée par l'union soviétique.
Est-ce que la Russie d'aujourd'hui c'est l'URSS déguisée, si bien qu'il faille l'entourer de système de missiles, de bases militaires et de pays nouvellement membres de l'OTAN ?
Oui oui " para pacem ", mais si le gouvernement Poutine et Medvedev montre le côté sombre de sa force que dire des USA et de l'Otan. Il y a de quoi perdre son latin non ?
Et puis c'est certain , est-ce bien la police politique de Poutine qui a fait assassiner M.
Yevloyev ? Bon OK (expression anglo-saxonne) si c'est human rights watch Russie (en anglais dans le texte ,pardon je plaisante) qui le dit.....ayons donc la foi et ne doutons pas. Mais ça tombe plutôt bien pour " charger " la Russie dans le contexte non ?
Bref comme d'habitude l'Occident et les Usa détiennent seuls la vérité, leurs valeurs sont les meilleures et il faut les imposer au reste du monde probablement au nom du saint bénéfice. Globalisons,globalisons, globalisons et tant pis pour les autres cultures, valeurs, littératures, musiques,religions et autres systèmes existentiels....etc.
Voyez vous M Maurer loin de moi de penser que la Russie n' est qu'un état victime ( Il suffit de regarder son histoire récente et passée, par exemple Staline, Yvan le terrible etc ); tel n'est pas le sens de mon petit texte maladroit ci-dessus. Mais cessons de prendre fait et cause bêtement pour la politique extérieure occidentalo-américaine et cessons d'abonder dans le sens d'une certaine presse occidentale libre dans les lois mais qui bien souvent s'outrage elle-même en devenant un véritable instrument de propagande peu différentié et orienté dans une seule direction malheureusement presque toujours la même.
Comme notre ministre MIcheline Calmy-Rey je pense que c'est en discutant avec des personnes peu ou non fréquentables qu'on fait avancer les choses. Il faut bien que quelqu'un fasse le premier pas non? Et tant pis si vous me prenez pour un naïf .
Merci à M Hoesli de permettre le débat sur son blog.
Ecrit par : JO | 07.09.2008
Bien d'accord avec le commentaire de JO, à l'exception bien évidemment de l'une de ses conclusions. MCR veut se charger de représenter la Russie après avoir reconnu l'indépendance du Kosovo ? Cette femme est simplement complétement cinglée, point barre.
Mais pour le reste, je pense aussi qu'il faut augmenter nos échanges avec la Russie. Cela fait depuis les débuts de l'humanité que les premiers éléments civilisateurs sont les marchands. En échangeant des marchandises, on échange aussi des manières de vivre...
Ecrit par : Géo | 08.09.2008
Excellent article! Comme il a été publié dans un grand quotidien moscovite (je suppose en Russe seulement), serait-il possible d'avoir les réactions éventuelles à votre analyse? Je pense que ce serait intéressant de voir ce que des journalistes et, peut-être, des lecteurs russes, pensent de ce genre de positionnement. En tous cas, ça fait du bien de lire des analyses posées et loin de l'hystérie de certains.
Ecrit par : Greypowered | 19.09.2008
très bon article, qui a porté un très grave et les bonnes questions. Bien fait, de sorte que vous possédez de l'information et sont disponibles pour enseigner ses lecteurs habituels!
Ecrit par : herbal med | 01.12.2008
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